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Témoignage d’une aumônière de prisons.

“Ils l’ont mérité !”

Parfois, j’entends dire : « Si un tel ou une telle est en prison, c’est qu’il-elle-l’a mérité. Un méfait ou un crime, doit être puni, n’est-ce pas ? »
Et pourtant… c’est un jugement que, personnellement, je n’aime guère entendre. Ma question est plutôt celle-ci : « Pourquoi certaines personnes s’aventurent-elles si loin qu’elles en viennent à commettre des actes souvent irréparables ? »

Oudenaarde est une petite prison, +/- 140 détenus (hommes). Entre 1922 et 1933 la prison était une maison d’arrêt. En 1936 la prison devient « maison de peine » pour de longues périodes d’emprisonnement. Les prisonniers sont souvent à deux dans une cellule, les détenus occupent seuls une cellule. Tout est destiné à leur donner la vie humaine la plus digne possible. Les détenus peuvent faire appel au service psycho-social, ils peuvent travailler (souvent trop peu de travail !), faire du sport, des ‘promenades’ dans une cour carrée entourée de hauts murs. Les détenus peuvent recevoir différentes formes de visites. La prison est un village en soi.

Quelle est ma tâche d’aumônière ?
Au début, un nouveau monde s’ouvrait devant moi, un monde conscient des faiblesses de notre société.
Ma tâche la plus importante : écouter, écouter sans juger, ces femmes, ces hommes qui ont un cœur, des désirs, des sentiments, des espoirs, avec leurs faiblesses, comme chacun d’entre nous. Ecouter et accepter les silences, longs et lourds parfois. Les raisons pour lesquelles ces détenus sont là ne m’intéressent pas. La personne en tant qu’être humain me suffit largement... Je découvre combien ont été abîmés dans leur jeunesse par des relations familiales chaotiques ou quasi inexistantes et des situations plus que problématiques : l’alcool, la drogue… Les voilà rendus au dernier échelon de la société !
J’essaie aussi de me placer au dernier échelon, « en humble place », de les visiter les mains vides, mais le cœur grand ouvert. Je suis là pour eux, pour leur faire sentir et comprendre qu’ils sont vraiment « des nôtres », qu’ils sont importants pour moi : « Tu es quelqu’un ! Tu as du prix à mes yeux ».

Les personnes en cellule ont le temps de réfléchir. Long et lent processus ! Car elles sont tellement chamboulées par leur passé, leur faute (souvent pas vraiment voulue) et la culpabilité qui les étreint, qui les écrase. L’un d’eux m’a dit : « je reçois une seconde chance dans ma vie ; ma victime, elle, n’a pas cette seconde chance : morte à jamais ! Il me reste l’écoute et l’accompagnement pour initier un long chemin de pardon, de réconciliation avec soi-même et avec l’autre. La vie continue !
Et il m’arrive de rencontrer de si « belles âmes » !
Savez-vous qu’on prison on prie beaucoup ? Qu’ils me demandent une bible ? Car ils y trouvent consolation, force, courage et espoir. Ou je la leur raconte… Certains ressentent la grande miséricorde du Père : « Je ne te juge pas, je suis là pour toi »… n’est-ce pas l’histoire du fils prodigue ?
Pour les personnes esseulées-abandonnées par leur famille, leurs amis, sans aucune visite ni lettre, Jésus peut même devenir un grand ami.
Dans toutes les prisons, on manque de visiteurs bénévoles, comme aussi des Bibles en plusieurs langues.
Qui peut s’imaginer vivre dans une petite place d’environ 3m/4m pendant des années, sans visite ni lettre, sans pouvoir ouvrir sa propre porte pour sortir…car à l’intérieure de la cellule, pas de poignée à la porte ?

Plus je vis dans ce milieu carcéral, plus je ressens la grande responsabilité de la société d’aujourd’hui. A commencer par la responsabilité des parents dans l’éducation de leurs enfants, la responsabilité de chacun d’entre nous dans nos relations quotidiennes avec nos semblables. Nous sommes tellement occupés dans notre monde hyper-connecté et en évolution si affolante. Cette question, lancinante, m’habite : est-ce que je connais mes voisins ? Est-ce que je prends le temps de me mettre à l’écoute de l’autre ?
Un détenu me disait : « Avant d’en arriver « là », un voisin me voyant si souvent saoul, jamais ne m’a interpellé ! Or c’est précisément cette ivresse qui m’a mis hors de moi et jeté dans cette folle agressivité. Dans un état normal, jamais je n’aurais été à ce point agressif ! ».
Où s’exerce la responsabilité de la société, au sorti du séjour en prison ?
Quand les prisonniers sont libérés, ils trouvent si peu d’accueil et pas de travail…
Où qu’ils aillent, ils portent le poids de leur méfait (le ‘passeport’).
Et si nous osions leur offrir généreusement une nouvelle chance !
« Il l’a, certes, mérité, mais aussi il l’a payé : dans son cœur et dans sa chair ! » me disait le parent d’un détenu récemment libéré…

Sr. Françoise Opsomer 30/4/2018
Retraitante à La Pairelle, ancienne membre de l’équipe SEPAC .

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